Nous sommes revenus dans l'allée des marronniers (We came back to chesnut tree avenue)
Essai (essay) / 16 minutes / 16mm et Super 8 / Méroé Films / 2012
La réalisatrice a perdu ses trois oncles. Elle revient dans le cimetière où ils sont enterrés.
Entre souvenirs en Super 8 et déambulation dans les allées du cimetière, "Nous sommes revenus dans l'allée des marronniers" est un hommage à leur présence invisible.
The director lost her three uncles. She returns to the cemetery where they are buried.
Mixing super-8 home movies and 16mm travelling shots in the alleys of the cemetery, "We came back to chesnut tree avenue " is a tribute to their invisible presence.
Prix de qualité CNC 2013 (French National Center of Cinema's Quality Award 2013)
Écriture, réalisation & montage Leslie Lagier
Produit par Marie Gutmann - Méroé films & Leslie Lagier - Contrebandes
Image Patricia Atanazio
Son Josefina Rodriguez, Carole Verner, Gilles Benardeau
Directeur de production Ronan Leroy
Étalonnage Dan Cohen
Festivals Festival international du Film de Belfort Entrevues, Tampere Film Festival (Finlande), Sao Paulo International Short Film Festival, Festival Vidéoformes (Clermont-Ferrand), Festival international de Contis, Doc en courts (Lyon)
Projections Bandes à Part (Bobigny), Péniche Cinéma
Distributeur Heure Exquise !
Presse
Entretien autour du film publié dans la Revue Bref (n°113, 2014)




Article dans la revue Tsounami (n°6, avril 2025)
Nous sommes revenus dans l’allée des marronniers (2012) – Leslie Lagier
Vaines célébrations
D’une mystérieuse non-rencontre.
Paroles non dites,
Mots silencieux.
Anna Akhmatova, premier quatrain de “La première” des Deux chansons
(traduction de Jean-Louis Backès)
J’ai enfoui des événements ; je me les suis cachés. Non pas de mon propre chef. Non. Enfin... je ne l’ai pas décidé, j’en suis certain. Parfois, il vaut mieux oublier. Et pourtant, j’aimerais tellement tout retenir. Le comble. Alors les événements traumatiques, je les ai oubliés. Pour mieux me protéger. Sans doute ? Pas les moments honteux, ça non, il faut précisément que mon cerveau toque constamment à la petite porte de mon esprit pour me dire, d’un ton vicieux : « Dis, tu te souviens de ce jour-là ? Bien sûr que tu t’en souviens ! Et si je te laissais mijoter quelques instants là-dessus... » Alors j’y pense. Et ces pensées prennent la place d’autres pensées. D’autres mystères de ma vie sur lesquels j’aimerais bien mettre des mots. Mais non, ma mémoire refuse. Et ce n’est qu’au contact de situations somme toute insignifiantes que j'effleure ce passé tant convoité. Leslie Lagier, elle, a eu les occasions de se rappeler.
La Mort, ce rendez-vous manqué. « X est mort. » Bonjour les réjouissances. On vit, on meurt : c’est comme ça. Mais mourir jeune reste dur, du moins, pour les proches. Je n’ose imaginer la douleur, ou plutôt, je ne souhaite me remémorer la douleur de l’annonce de la mort d’un proche. Mais c’est plus fort que moi, j’y pense. Et les larmes me montent. Dans son film, Leslie Lagier se refuse l’émotion, laisse place à la narration. Pas le temps de pleurer. Enfin si, mais avant, mais après. Pas maintenant, c’est tout. Maintenant, c’est le temps de parler, de montrer les défunts. Comme ils étaient beaux. Comme ils étaient jeunes. Foutu imparfait. Décidément, tu ne nous laisses rien toi. Tu emportes ceux à qui nous tenons, comme il te plaît.
Seize minutes : trois événements, trois morts. Appelez cela comme vous voudrez. Et c’est tout. Enfin, ces trois morts, on ne les vit pas, on s’en souvient. La suspension du temps précédant l’annonce. On n’entend plus rien, on redoute. Les mots s’écrivent, pour qu’ils résonnent en nous. Non. Ce n’est jamais tout. Chacun des souvenirs de ces morts – de ces annonces de morts – s’accompagnent de micro-événements, de situations absolument banales (un film culte à la télé, Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, dont on aurait préféré que l'acteur principal prenne l'imparfait plutôt que d'autres – Lynch, Soukaz, Cissé, etc. – la double porte d’un appartement, etc.). Ce n’est pas rien. C’est déjà ça. C’est même beaucoup. Des sensations, des notes de musique, des répliques de film : des moments de vie. Il faut combler le vide. Ça fait du bien, au milieu de tout ce malheur... Et parfois on n’y arrive juste pas. Alors on se tait, et on se remémore en silence. Et puis ceux qui nous ont quitté ont laissé une trace, des visages sur pellicule, de la vie sur de la matière. Du concret. C’est une véritable chance. « Une heure de film, et dix ans de l’existence d’une famille », combien peuvent en dire autant. C’est rare, c’est beau. Ces films muets sont les témoins silencieux les plus expressifs (les anti-keatoniens) qui soient. Mais surtout, ces événements traumatiques s’accompagnent d’un rituel : le cimetière de Pantin. Une première fois laissant peu de souvenirs, une deuxième pour ancrer le coup, une troisième pour laisser une marque indélébile. Qu’il soit net ou flou, c’est bien là l’événement du film : le retour continuel en ce lieu. Et ce n’est pas près de s’arrêter. Alors oui, nous reviendrons dans l’allée des marronniers.
Mateow